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41 articles avec reseau d'education prioritaire

Une année en REP+ : maltraitance

Publié le par Loumánková

Cette après-midi, avant mes deux heures de cours, j'ai rendez-vous avec un parent suite à des sanctions concernant son fils pour manque de respect.

Le père veut des explications, savoir ce qui s'est passé. C'est légitime. Mais je comprends rapidement qu'on n'a pas à faire à un calme. Non. La personne que j'ai en face de moi est une brute.

"Moi, j'ai honte ! Moi j'ai travaillé pour avoir mon diplôme et mon travail ! Et devant les formateurs, je me faisais tout petit, j'ouvrais pas la bouche ! Et toi ! Toi, Papa ! Tu manques de respect à tes professeurs !

Oui je l'appelle Papa parce qu'un jour il sera papa et il doit s'habituer à ses responsabilités ! Dans notre tradition, en Afrique, on appelle tous les garçons "papa".

Et moi je suis un père responsable. Tu es nourri trois fois par jour, tu as une télé, un ordinateur, tout ce que tu veux ! Ton papa, s'il va vendre de la drogue c'est pour pouvoir te donner 10 euros pour ton match de foot de dimanche !

Tu es là pour travailler ! Tu dois respecter tes professeurs ! Si un jour tu veux devenir gardien d'immeuble ou travailler à la mairie pour faire les poubelles tu devras aussi avoir un diplôme ! Sinon moi je t'envoie en Afrique et tu vas me supplier pour revenir ! Ah ah !"

A ce moment-là ma collègue et moi décidons d'interrompre le monologue du père pour essayer de faire parler le fils sur son ressenti et ce qui se passe au collège.

L'enfant n'ose plus ouvrir la bouche. Des larmes coulent sur son visage. Son père les lui essuie brutalement.

"Enlève-moi ces larmes de crocodiles ! Si tu réponds pas, ça ne va pas aller ! Je vais te taper moi ! Et je vais t'enfermer dans ta chambre pendant 2 jours sans manger !"

On coupe à nouveau le père pour tenter d'aider l'élève. Mais ce dernier reste là, tétanisé. La tension monte.

"Mais tu vas répondre oui ? Parce que sinon c'est toutes les vacances que tu vas passer enfermé dans ta chambre, sans rien ! Tu réponds ? Tu ouvres ta bouche ? Tu me fais honte !"

Là, le père se met à frapper son enfant. Un coup de coude dans la gorge. Un coup de poing dans le visage. On se précipite pour l'arrêter et lui crier "non !", "ne faites pas ça !"

"Vous ne pouvez pas faire ça Monsieur. On va vous laisser. Votre enfant doit retourner en cours."

"Attends un peu d'être à la maison toi ! Je vais te battre ! Et ça va saigner !"

Photographie de Robert Doisneau

Photographie de Robert Doisneau

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Une année en REP+ : trois mamans

Publié le par Loumánková

A la fin de ma dernière heure du vendredi, un élève de sixième vient me voir en souriant :

- Ce soir, on va manger au restaurant pour l'anniversaire de ma sœur !

- Super ! Vous allez manger où ?

- Au KFC ! me répondit-il avec entrain (J'avais déjà compris en début d'année que pour mes élèves, restaurant = KFC ou McDo)

- Tu dois être content ! Elle a quel âge maintenant ta sœur ?

- 20 ans !

- Oh ben c'est une sacrée grande sœur alors !

- Oui mais j'en ai une autre à la maison qui a déjà 30 ans et a déjà des enfants.

- Ah d'accord, ça fait beaucoup de différences d'âge avec toi. (Je commençais à avoir du mal à cacher ma surprise.)

- Oui mais c'est normal ! C'est parce que j'ai trois mamans !

Certains collègues m'avaient avertie de la polygamie de certaines familles du collège. Cet élève venait de m'en donner la confirmation, le plus naturellement du monde.

Photographie de Robert Doisneau

Photographie de Robert Doisneau

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Une année en REP+ : hygiène de vie

Publié le par Loumánková

A l'occasion de la semaine de la santé et de la citoyenneté, différents ateliers ont été mis en place en fonction des niveaux. Pour les élèves de sixième, le thème principal était la santé : nutrition et hygiène de vie. C'est ainsi que j'ai pu assister à l'intervention de l'infirmière à ce propos sur une de mes heures de cours. 

J'ai alors réalisé à quel point leur énervement et leur surexcitation sont liés au manque d'hygiène de vie !

Plus de la moitié de ces enfants qui ont entre 10 et 11 ans se couchent après 23 heures.

Tous dorment en présence d'un appareil numérique : portable, télévision, ordinateur ou tablette ; et s'en servent avant le coucher.

Au matin, neuf élèves sur dix boivent du café et autant prennent régulièrement des boissons énergisantes.

L'infirmière avait donc un énorme travail d'éducation à la santé à faire avec eux. Elle leur a notamment appris qu'en sixième, un élève sur deux a des caries qui ne sont pas soignées et qu'ils peuvent profiter d'un rendez-vous gratuit chez le dentiste pour s'en occuper.

A la fin de l'heure, elle leur a fait passer un questionnaire de satisfaction. Ils devaient exprimer leur avis sur ce qu'ils venaient d'apprendre.

Quelle a été ma surprise lorsque j'ai découvert que nombre d'entre eux ont purement et simplement écrit ne pas croire ce qui venait d'être dit !

"Pays de Cocagne" de Pieter Brueghel l'Ancien

"Pays de Cocagne" de Pieter Brueghel l'Ancien

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Une année en REP+ : courage, fuyons !

Publié le par Loumánková

Ces derniers jours, j'ai eu l'occasion de passer plus de temps qu'à l'ordinaire en salle des professeurs. Cela m'a permis d'y prendre la température du moment.

En bref, l'expression "courage, fuyons !" résumerait parfaitement la teneur des conversations.

Ce ne sont pas un ou deux profs qui souffrent de problèmes de sommeil voire d'insomnie mais c'est bien l'équipe dans son ensemble ! Je ne compte plus le nombre de collègues qui m'ont confié ne pas réussir à s'endormir avant quatre heures du matin ou qui se réveillent quinze fois par nuits en pensant à ce qui les attend le lendemain.

Résultat : tout le monde est épuisé et notre travail n'en est que plus ardu car nos journées commencent sur les chapeaux de roues. A 8h tapantes, nous devons être à 100% disponibles pour gérer vingt-cinq ados surexcités. Lors des plus grosses journées, ce sont 150 enfants qui passent dans nos classes sous notre responsabilité. 

Vendredi matin, un collègue d'EPS se confiait : "J'ai lutté avec moi-même pendant toutes les vacances pour savoir si j'allais revenir ou non. Je me suis même mis à faire mes cartons." Nous partagions tous cette envie de partir loin d'ici, loin de ce collège. Des questions se posaient à propos des possibilités de demande de disponibilité ("mais qui aurait le courage de revenir ?") ou même de reconversion. J'ai senti la détresse chez un jeune prof d'anglais : "Je n'ai pas assez de points pour partir. Je suis bloquée ici pour au moins cinq ans. Cinq années dans ce merdier ! Je ne sais pas comment je vais y arriver !"

Nous aimons enseigner, nous aimons notre métier mais ce contexte ne nous permet pas de l'exercer.

Ici, nous ne sommes pas profs. Ici, nous nous prenons en pleine figure le cancer social de la France. Ici, nous sommes dans une impasse.

Nous sommes impuissants, nous subissons. Et ça, ça nous rend malade.

La voiture fondue, 1944 ©Atelier Robert Doisneau

La voiture fondue, 1944 ©Atelier Robert Doisneau

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Une année en REP+ : Bonne année !

Publié le par Loumánková

Résumé de la première journée de cours de l'année 2017 :

- J'arrive avec une demi-heure d'avance au collège pour avoir le temps de faire mes photocopies : la photocopieuse en question est en panne et personne n'est là pour la réparer.

- La sonnerie ne semble pas vouloir rependre ses fonctions en ce jour de rentrée : j'arrive en retard devant les élèves après m'être rendue compte que ça aurait dû sonner 5 minutes plus tôt.

- J'ouvre la salle de classe : je découvre que le plan des tables a été entièrement remanié. J'annonce à mes élèves qu'ils doivent donc désormais s'y installer comme en salle 4. Mais c'est trop leur demander. Ils sont complètement perdus. "Vous vous mettez aux mêmes places que le jeudi". Toujours autant d'incompréhension... Je finis par les placer un à un. 

- "Houssi, ta fiche de suivie est remplie". Eclats de rire dans la salle : "Haha M'dame vous vous êtes trompée, on dit 'remplite' !".

- En pleine évaluation de 6e, un élève, complètement à côté de la question, me demande : "Il faisait nuit à la préhistoire ? "

- Travail en autonomie d'une classe de 5e avec des questions sur documents. "M'dame je comprends rien aux questions, c'est trop dur". "Qu'est-ce que tu ne comprends pas quand je demande quelle est la forme de la ville ? " "J'sais pas, c'est trop dur."

- "Pffff on écrit trop en Histoire !"

- "Votre texte il est trop long, j'veux pas le lire ! Il fait plus de 10 lignes, wesh !"

- "Mauvaise année et mauvaise santé Madaaaaaame !"

La normalité REP+ ne m'avait pas manqué, loin de là. Mais comme me le rappelait encore une collègue aujourd'hui avec un sourire de résignation : "Dis-toi qu'on ne travaille pas dans un collège. Ici, nous sommes dans un institut spécialisé. Ça aide à relativiser."

Reproduction de la ville ronde de Bagdad fondée par le deuxième calife abbasside Abu Jafar al-Mansur en 762.

Reproduction de la ville ronde de Bagdad fondée par le deuxième calife abbasside Abu Jafar al-Mansur en 762.

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