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45 articles avec enseignement

Une année en REP+ : sacrilège !

Publié le par Loumánková

Entendre mes élèves de 5e crier au scandale car je projette une miniature iranienne du XIVe siècle qui représente Mohammed avant de se rendre compte qu'il n'a pas de visage...

... les voir enchaîner sur Charlie Hebdo en hurlant que c'est "bien fait pour ces sales bâtards" car on ne montre pas le visage du prophète...

... et remarquer leur yeux s’écarquiller bêtement lorsque je demande pourquoi on ne représente pas son visage dans la tradition islamique. Personne ne sait ? Ah ben non, personne. On leur a juste dit que c'était pas bien alors c'est pas bien. "Ça s'fait pas." Point.

La conquête de La Mecque, Miniature iranienne, XIVᵉ siècle (musée de Topkapi, Istanbul).

La conquête de La Mecque, Miniature iranienne, XIVᵉ siècle (musée de Topkapi, Istanbul).

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L'histoire au cœur des passions

Publié le par Loumánková

Lorsque mes élèves me demandent "à quoi ça sert de n'étudier que des morts", j'ai envie de leur répondre qu'il suffit de voir la place de l'histoire dans les débats politiques pour comprendre que cette matière a son importance et sert à quelque chose.

Mais justement à quoi sert-elle ? Et surtout à qui sert-elle ?

Avec la réforme du collège, les programmes de chaque discipline ont été remaniés mais c'est bien le programme d'histoire qui a fait le plus parler de lui. Dans les journaux, à la télévision - au 20 heures comme dans des émissions spécialisées -, à la radio, sur les réseaux sociaux : tout le monde s'en est donné à cœur joie pour donner sa version des faits. 

Certains trouvaient qu'il était temps de changer les aberrations de ce programme qui enseignait l'histoire de l'Afrique médiévale alors que "personne n'en a rien à faire". D'autres étaient scandalisés de voir qu'on allait soi-disant préférer l'histoire de l'Islam aux Lumières : "ces profs servent l'histoire de daesh !"

Bref, parler d'histoire soulève des passions. Pourquoi ? Parce qu'elle nous renseigne sur qui l'on est, d'où l'on vient. Elle peut nous rendre fier comme elle peut révéler chez nous un sentiment de honte. L'histoire touche à notre identité.

Et l'identité est justement un point particulièrement sensible par les temps qui courent. Ainsi, les hommes et femmes politiques, en particulier ceux qui ne cessent de mettre en avant le renforcement de "l'identité nationale", désirent utiliser l'histoire afin de servir la France et l'identité française. Elle serait pour eux un moyen de forger les petites têtes de vos enfants dans un moule bien défini, bien cadré : un moule qui nous rendrait tous fiers de la belle histoire de notre beau pays tant aimé et chéri.

Après cela, vos enfants biberonnés à la sauce nationale deviendront de fervents défenseurs de leur pays. Ils seront fiers d'être Français. Mais à quel prix ?

"Le tour de France par deux enfants", manuel publié en 1877

"Le tour de France par deux enfants", manuel publié en 1877

Ces responsables politiques souhaitent restaurer un roman national. Ils souhaitent instrumentaliser l'histoire comme nous le faisions sous la IIIe République lorsqu'il s'agissait de révéler à chacun l'identité commune française. Ils souhaitent enlever toute source d'interrogations. Leur histoire doit être une histoire sans faille. Un roc sur lequel s'appuyer et sur lequel appuyer leur idéologie.

Place à Clovis, Jeanne d'Arc, Louis XIV et Bonaparte ! Faisons fi de tout ce qui dérange, de tout ce qui pourrait faire douter un tant soit peu de la grandeur de la France !

Mais le problème c'est que l'histoire, ce n'est pas ça. L'histoire ne sert pas aux hommes politiques, elle n'a pas à être déformée, à être politiquement correcte. L'histoire ne sert pas à nous faire aimer notre pays et à en être fier.

L'histoire est une science. Elle se fonde sur des faits, sur des sources. Et oui, elle est source d'interrogations. Il ne peut pas y avoir UN récit historique. L'histoire est multiple, complexe. L'historien tâtonne, se remet en question, réfléchit, explore. Il ne transforme pas le passé en fonction de ses convictions.

Enfin, se limiter à l'histoire de France alors que nous vivons à une époque mondialisée et connectée relève du non-sens. Dans mes classes, presque aucun enfant n'est né en France. Nous sommes une nation multiculturelle, qu'on le veuille ou non et ce serait se priver d'une grande richesse que de se limiter à l'histoire de France.

Notre rôle en tant que professeur d'histoire est de former des citoyens. On se doit d'être objectif et on doit éveiller et développer leur sens critique plutôt que de le brider. Peut-être que cela fait peur à ces personnalités politiques. Peut-être préfèrent-ils forger de bons petits soldats. Peut-être qu'il est plus facile de faire l'autruche en se disant que tout le monde adhérera à ce récit national. Peut-être qu'ils refusent de voir la poudrière qu'ils cultivent dans les établissements comme le mien. 

Alors jusqu'où irons-nous?

Publié dans Enseignement

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Profession : fonctionnaire-glandeur

Publié le par Loumánková

Lorsque mon époux et moi-même avions réussi le concours pour devenir professeur d'histoire-géographie, notre entourage nous a bien entendu félicités. La plupart avaient bien conscience de l'année particulièrement éprouvante que nous venions d'achever et du fait que faire partie tous les deux des 10% d'admis du premier coup était un bel exploit.

140e sur 5000 candidats, 14,5/20 de moyenne : j'étais agréablement surprise en découvrant mes résultats. Je préfère le préciser car nous sommes loin des soi-disant "5/20 de moyenne suffisants pour réussir le concours" et qui de fait nous rendraient illégitimes pour enseigner. C'est une légende pourtant si courante ! En histoire, il faut généralement 9,5/20. Certes ça paraît peu. Mais nous sommes loin des notations de type lycée. En passant le concours, j'ai redécouvert les notations d'Hypokhâgne et Khâgne, pas celles de la Terminale ni même de Licence.

Bref, je m'égare. Cet été en question marqua ainsi notre entrée dans la fonction publique. Nous devenions fonctionnaires de catégorie A. Notre entourage était également là pour nous le rappeler.

"Ca y est, vous allez pouvoir dormir pour les 50 prochaines années !"

"Vous c'est tranquille, vous avez choisi la voie de la glande."

"Fonctionnaire-stagiaire à la rentrée ? Tu sers vraiment à rien en fait !"

"Et maintenant, à vous les vacances en permanence !"

Voilà le genre de petites phrases, par-ci, par-là, pas méchantes mais pesantes à la longue et bien représentatives de la considération actuelle des professeurs en France, que nous entendions régulièrement.

Mais notre entourage a fini par comprendre qu'être prof et donc fonctionnaire, ce n'est pas la glande. Loin de là.

"Ces profs gauchistes militants sont en réalité notre principal problème, avant même la sous culture du ghetto et l'islamisme."  Fifi333

"Ces profs gauchistes militants sont en réalité notre principal problème, avant même la sous culture du ghetto et l'islamisme." Fifi333

Ces derniers temps, taper sur les fonctionnaires est redevenu à la mode. Après tout, les candidats à l'élection présidentielle entretiennent le mythe en déclarant vouloir supprimer des centaines de milliers de postes. Comme le soulignait une collègue : "Je trouve ça si méprisant de penser que des policiers, infirmières, profs, attachés territoriaux... sont donc apparemment inutiles..."

Sur les réseaux sociaux, critiquer les profs est un sport courant. Il est vrai qu'on ne glande rien, qu'on est toujours en vacances, qu'on est tout le temps en grève, qu'on ne connaît même pas notre matière tellement on est mal recrutés, qu'on ne sait même pas écrire français et qu'en plus ! les profs d'histoire ne font pas aimer la France aux élèves ! Quel scandale !

Je rappelle donc ici que notre rôle n'est pas de faire aimer la France aux élèves en leur enseignant une histoire nationale glorifiant les grands hommes mais de leur présenter des faits historiques vérifiés à partir de sources fiables et dans la plus grande neutralité possible en essayant d'éveiller chez eux une étincelle d'esprit critique.

Une fois encore, je m'égare.

Alors oui, le métier de prof connaît de nombreux avantages (et comme dans toutes les professions, certains en abusent). C'est aussi pour cela que j'ai fait un master et passé un concours national difficile.

"Ah ah burnout chez les fonctionnaires je me marre.... Vous ne savez même pas ce que travailler veut dire."

Sylvie Riotsarcey

Mais non, nous ne travaillons pas 18 heures par semaine. Non. Car les cours se préparent et les copies se corrigent. Nos samedis sont en général consacrés à la correction de copies et les dimanches à la conception des cours.

Pendant nos heures d'enseignement, nous n'avons pas le temps de nous prendre un p'tit café, d'appeler une amie, de clavarder sur facebook, de faire un petit break ou que sais-je encore. 1 heure de cours c'est une heure d'investissement non-stop (voir Une année en REP+ : 55 minutes). C'est 1 heure en ayant sous notre responsabilité 25 à 30 gamins à qui nous devons transmettre des savoirs et des compétences. Ce sont les enfants de tous ceux qui nous critiquent si facilement que nous éduquons et que nous instruisons.

Et quand nous finissons une journée de six heures de cours, nous sommes épuisés et vidés car nous avons investi toute notre énergie dans ces élèves. Et la journée n'est pas encore terminée. Nous devons appeler des parents, remplir des fiches d'incident et le cahier de texte, parler au CPE, faire encore quelques photocopies et changer certaines choses dans la leçon qui ne convenaient pas.

Alors non, définitivement non, nous ne sommes pas des glandeurs qui ne servent à rien. Et à ceux qui veulent à tout prix notre peau : j'espère que vous n'aurez pas le culot de venir vous plaindre quand votre cher petit se retrouvera dans une classe à 40 et qu'il n'arrivera pas à voir correctement au tableau.

A bon entendeur.

Publié dans Enseignement

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Une année en REP+ : communication

Publié le par Loumánková

Dans ce collège, et ce n'est certainement pas le seul, la communication semble réduite au minimum. Les discours de rentrée me paraissent déjà bien loin : "Il ne faut rien garder pour soi, toujours envoyer des mails, téléphoner, en parler..." "Ici en REP+, on attache une importance toute particulièrement à la communication."

En théorie. Parce qu'en pratique...

Depuis la rentrée de septembre, je ne cesse d'aller de découverte en découverte, de temps en temps par hasard et souvent grâce aux élèves mieux informés que moi.

Pourtant je me connecte plusieurs fois par jour à Pronote (le logiciel utilisé par le collège), je passe au moins une fois par jour en salle des profs, j'échange avec mes collègues sur ce qui se passe dans mes cours. Bref, je tente au mieux de communiquer.

La communication serait-elle à sens unique ?

J'ai déjà failli refuser une nouvelle élève dans ma classe en pensant qu'elle se trompait de salle ; grâce à une poignée de 5e, j'ai découvert toute déçue que le seul élève sérieux et travailleur d'une autre classe avait été "renvoyé au bled" et ne reviendrait plus ; je suis toujours sans nouvelle, six semaines après, du résultat du conseil de discipline d'une de mes élèves ; j'apprends que tel élève a été exclu de l'établissement en faisant l'appel et demandant aux autres ce qui lui arrive, etc.

Ce n'est là qu'une série d'exemples parmi toutes ces plus ou moins bonnes surprises.

Manque de communication et surtout manque professionnalisme. Je commence à être sérieusement dépitée par la gestion de cet établissement.

Photographie de Robert Doisneau

Photographie de Robert Doisneau

Petite mise à jour : une semaine après la rédaction de cet article, j'ai découvert en entrant les notes sur Pronote qu'on m'avait visiblement ajouté un élève dans une classe. Surprise, j'en parle à mon mari. "Ah mais je le connais lui ! C'était mon élève ! Il a été exclu du collège pour avoir tenté d'apporter un couteau dans l'établissement. Bon courage..."

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Une année en REP+ : droits et devoirs

Publié le par Loumánková

Aujourd'hui, j'ai commencé le premier chapitre d'enseignement moral et civique (EMC) avec mes élèves de 6e. L'objectif était de les faire travailler sur les droits et devoirs du collégien en aboutissant à la rédaction d'une charte.

"Est-ce que quelqu'un parmi vous pourrait nous expliquer la différence entre un droit et un devoir ?"

Une fois les définitions rappelées, je vois encore quelques regards interrogateurs. Je décide alors de prendre l'exemple ultime, le truc incontestable, d'une évidence pure et simple. 

"Par exemple, vous n'avez pas le droit de tuer quelqu'un. C'est interdit par la loi."

J'aperçois alors quelques élèves en pleine incompréhension. Certains lèvent le doigt.

"- Mais si madame, on a le droit de tuer !

- Ah bon ? Tu en es sûr ?"

Un camarade prend le relais :

"- Ben oui ! Par exemple, si on tue quelqu'un et que personne ne nous voit puis qu'on jette le corps dans un canal, on a le droit de le tuer.

- Non, tu n'as pas le droit de tuer quelqu'un même si personne ne te voit le faire. Tu n'as tout simplement pas le droit d'ôter la vie d'une personne.

- Mais si, parce que si personne ne s'en rend compte, on a le droit !"

J'ai finalement passé l'heure à reprendre des fondamentaux que je pensais acquis. Le chemin sera long et la tâche délicate.

Dernière exécution publique en France, en 1939

Dernière exécution publique en France, en 1939

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