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Une année en REP+ : courage, fuyons !

Publié le par Loumánková

Ces derniers jours, j'ai eu l'occasion de passer plus de temps qu'à l'ordinaire en salle des professeurs. Cela m'a permis d'y prendre la température du moment.

En bref, l'expression "courage, fuyons !" résumerait parfaitement la teneur des conversations.

Ce ne sont pas un ou deux profs qui souffrent de problèmes de sommeil voire d'insomnie mais c'est bien l'équipe dans son ensemble ! Je ne compte plus le nombre de collègues qui m'ont confié ne pas réussir à s'endormir avant quatre heures du matin ou qui se réveillent quinze fois par nuits en pensant à ce qui les attend le lendemain.

Résultat : tout le monde est épuisé et notre travail n'en est que plus ardu car nos journées commencent sur les chapeaux de roues. A 8h tapantes, nous devons être à 100% disponibles pour gérer vingt-cinq ados surexcités. Lors des plus grosses journées, ce sont 150 enfants qui passent dans nos classes sous notre responsabilité. 

Vendredi matin, un collègue d'EPS se confiait : "J'ai lutté avec moi-même pendant toutes les vacances pour savoir si j'allais revenir ou non. Je me suis même mis à faire mes cartons." Nous partagions tous cette envie de partir loin d'ici, loin de ce collège. Des questions se posaient à propos des possibilités de demande de disponibilité ("mais qui aurait le courage de revenir ?") ou même de reconversion. J'ai senti la détresse chez un jeune prof d'anglais : "Je n'ai pas assez de points pour partir. Je suis bloquée ici pour au moins cinq ans. Cinq années dans ce merdier ! Je ne sais pas comment je vais y arriver !"

Nous aimons enseigner, nous aimons notre métier mais ce contexte ne nous permet pas de l'exercer.

Ici, nous ne sommes pas profs. Ici, nous nous prenons en pleine figure le cancer social de la France. Ici, nous sommes dans une impasse.

Nous sommes impuissants, nous subissons. Et ça, ça nous rend malade.

La voiture fondue, 1944 ©Atelier Robert Doisneau

La voiture fondue, 1944 ©Atelier Robert Doisneau

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Une année en REP+ : Bonne année !

Publié le par Loumánková

Résumé de la première journée de cours de l'année 2017 :

- J'arrive avec une demi-heure d'avance au collège pour avoir le temps de faire mes photocopies : la photocopieuse en question est en panne et personne n'est là pour la réparer.

- La sonnerie ne semble pas vouloir rependre ses fonctions en ce jour de rentrée : j'arrive en retard devant les élèves après m'être rendue compte que ça aurait dû sonner 5 minutes plus tôt.

- J'ouvre la salle de classe : je découvre que le plan des tables a été entièrement remanié. J'annonce à mes élèves qu'ils doivent donc désormais s'y installer comme en salle 4. Mais c'est trop leur demander. Ils sont complètement perdus. "Vous vous mettez aux mêmes places que le jeudi". Toujours autant d'incompréhension... Je finis par les placer un à un. 

- "Houssi, ta fiche de suivie est remplie". Eclats de rire dans la salle : "Haha M'dame vous vous êtes trompée, on dit 'remplite' !".

- En pleine évaluation de 6e, un élève, complètement à côté de la question, me demande : "Il faisait nuit à la préhistoire ? "

- Travail en autonomie d'une classe de 5e avec des questions sur documents. "M'dame je comprends rien aux questions, c'est trop dur". "Qu'est-ce que tu ne comprends pas quand je demande quelle est la forme de la ville ? " "J'sais pas, c'est trop dur."

- "Pffff on écrit trop en Histoire !"

- "Votre texte il est trop long, j'veux pas le lire ! Il fait plus de 10 lignes, wesh !"

- "Mauvaise année et mauvaise santé Madaaaaaame !"

La normalité REP+ ne m'avait pas manqué, loin de là. Mais comme me le rappelait encore une collègue aujourd'hui avec un sourire de résignation : "Dis-toi qu'on ne travaille pas dans un collège. Ici, nous sommes dans un institut spécialisé. Ça aide à relativiser."

Reproduction de la ville ronde de Bagdad fondée par le deuxième calife abbasside Abu Jafar al-Mansur en 762.

Reproduction de la ville ronde de Bagdad fondée par le deuxième calife abbasside Abu Jafar al-Mansur en 762.

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Une année en REP+ : fin de trimestre

Publié le par Loumánková

Un trimestre s'est écoulé depuis la rentrée. Trois mois dans ce collège, dans cette poudrière, dans ce ring d'agressivité. 

Ces dernières semaines, j'ai eu l'impression de m'être enfin habituée à ce cadre difficile ou en tout cas de m'y être résignée. Je ne pleurais plus en rentrant chez moi le soir, je recommençais à dormir plutôt convenablement et je me levais sans boule au ventre. "Finalement, je m'en sors. Je vais réussir à la faire cette année !", me surprenais-je à penser tout bas.

Mais la semaine dernière, alors que la famille de mon époux nous avait rejoints pour le week-end, je me mis à décrire nos conditions de travail, ce que l'on vit et affronte quotidiennement, notre lutte. Je parlai, parlai, parlai. Et quand enfin j'en eus terminé, je réalisai à quel point j'étais mal. J'avais froid, je tremblais de tout mon corps, je claquais des dents. J'étais à deux doigts d'éclater en sanglots.

Une conclusion s'imposait : je ne me suis pas habituée. J'ai simplement refoulé et intériorisé. Pis encore, l'agressivité palpable de cet environnement malsain a déteint sur moi. Je l'utilise désormais comme une arme pour me défendre. Je suis autant sur ma défensive que mes élèves, je réagis au quart de tour, je me refuse toute pitié. M'énerver est devenu mon quotidien.

La REP+ consumerait-elle toute part d'humanité en moi ? Quelle est donc cette carapace froide et dure qui tente d'enrober mon cœur ?

Photograhie de Robert Doisneau

Photograhie de Robert Doisneau

En même temps, mon mal-être transpire. Comment ai-je pu imaginer m'être adaptée à de telles horreurs ? J'ai des migraines récurrentes, j'enchaîne les petits bobos, mon visage est d'une pâleur inédite...

A la nouvelle prof venue remplacer un collègue démissionnaire et qui se demandait si on finissait par s'y faire, j'ai à présent envie de répondre : "on ne s'habitue pas, on survit."

L'agressivité sert souvent à masquer ce qui a été réellement blessé, ce qui a été profondément touché et qui reste trop douloureux pour être reconnu de suite.

Jacques Salomé

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Une année en REP+ : ambiance !

Publié le par Loumánková

J'évoquais déjà le manque de considération de la part de certains collègues dans l'article Une année en REP+ : beaux discours mais je crois en avoir aperçu le sommet hier matin.

Lors de la récréation de 10h, Mme Untel m’annonce qu’elle a déplacé un de ses cours en salle 1 de 11h15 à 12h10 (autrement dit lors de mon heure de cours dans cette salle en question) et me demande d'aller voir ailleurs. Je lui réponds alors que je ne suis pas d’accord car ma classe de 5e est déjà en salle 1 l'heure précédente et ça leur évite de changer. En plus, sachant que je travaille déjà dans 6 salles différentes, je trouve que Mme Untel peut elle aussi changer de salle pour une fois. Enfin, j’estime le délais bien trop court pour m’informer d’un tel changement.

A 11h15, lorsque j’arrive en salle 1, Mme Untel m’annonce qu’elle a déjà fait sortir les élèves de 5e (alors qu'en temps normal elle me fait attendre minimum 5 minutes avant de libérer la place) afin qu’ils se rangent en salle 27 et qu’elle puisse rester dans « sa » salle... malgré mon refus. Les élèves étaient complètement perturbés par ce changement de salle imprévu. Résultat : deux rapports disciplinaires, deux fiches d'incident et multiples punitions.

En un mot : merci !

Une année en REP+ : ambiance !

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Une année en REP+ : conseils de classe

Publié le par Loumánková

La semaine des conseils de classe du premier trimestre est enfin terminée. Mais ce n'étaient pas les classiques réunions auxquelles j'assistais en tant qu'élève ou stagiaire.

Premier constat en arrivant dans la salle : jamais de parents. En général, lors des conseils de classe, il y en a au moins un pour représenter les parents d'élève et nous faire part de remarques ou constats concernant les devoirs ou le poids du cartable.

Deuxième constat : les conseils durent longtemps. Très longtemps. J'ai même cru que certaines réunions ne se termineraient jamais alors que les classes sont plus réduites que dans des collèges "normaux".

Et puis j'ai découvert la quantité de sanctions et mises en garde disponibles : une vingtaine de combinaisons au moins ! La "mise en garde bavardage" est la plus simple et la répandue. Mais nous avons aussi la possibilité de mettre des "mises en garde bavardages, attitude, retard, travail". Bref, un large panel incitant aux débats sans fin.

Les conseils sont aussi l'occasion d'apprendre des choses qu'on ne soupçonnait pas forcément chez certains élèves ou de connaître enfin la raison de tel ou tel constat. Ainsi, j'ai appris qu'un de mes élèves de sixième vit dans des conditions d'hygiène désastreuses : huit dans un petit appartement avec pas le moindre meuble mais quantité de puces, cafards et tiques. Une autre est incontinente mais sa mère ne s'en occupe pas et ne lave jamais ses habits, même en cas de fuite. D'autres encore risquent de retourner en Afrique si leur comportement en classe n'est pas à la hauteur des exigences familiales, etc.

Photographie de Robert Doisneau

Photographie de Robert Doisneau

Enfin, les lendemains de conseils, j'ai aussi des retours bien différents de l'an dernier de la part des élèves. Un élève perturbateur s'est montré exemplaire en classe. A la fin de l'heure, je suis allée le voir pour le féliciter. Il m'a répondu, renfrogné : "Maintenant je vais tout le temps être comme ça parce que je me suis fait punir par mon père." En me chuchotant cela, j'ai pu l'observer imiter un geste de punition corporelle de sa main droite. En transmettant l'information à son professeur principal, ce dernier ne parut pas surpris : "Son père est le plus gros dealeur du quartier. Ça ne rigole pas à la maison !"

Un autre élève, mécontent des résultats du conseil ("vous m'avez trop allumé !"), m'a carrément menacée à plusieurs reprises : "Vous ne serez plus là la semaine prochaine, il va vous arriver quelque chose de grave." Des remarques que je n'aurais pas prises autant au sérieux si nous étions dans un contexte social moins explosif...

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