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Une année en REP+ : les "prépa-pro"

Publié le par Loumánková

Lorsqu'en début d'année le prof de maths des "3e prépa-pro" m'avait confié que certains de ses élèves n'arrivaient toujours pas à faire de multiplication, j'avais eu du mal à le croire.

A présent, lorsque j'entends une histoire totalement improbable, je sais automatiquement qu'on parle d'eux. Même les élèves du collège en ont conscience au point de remettre systématiquement la faute sur cette classe de troisième. 

L'équipe pédagogique ne sait plus quoi faire face à ces grands dadais d'1m85 au bas mot qui s'échangent des "proute" en guise de mots doux et sont tout fiers de dessiner l'âne Trotro dans leur cahier d'histoire.

Ce sont ces ados de 15 ou 16 ans qui paniquent car "on réfléchit trop" en classe, abandonnent leur stage car "c'est trop dur de travailler" et qui, pour certains, ont carrément eu "la flemme de chercher un job".

Ce sont ces élèves encore, qui ne savent toujours pas lire l'heure mais qui pensent que leur téléphone portable est un moyen de contraception comme un autre lorsqu'il est posé sur les parties génitales pendant l'acte.

Ce sont eux les parrains du "Bic Trafic" qui sont capables de se battre en plein cours pour un 4 couleurs et qui galèrent à préparer une seule et unique question en anglais pour une sortie à l'aéroport.

En revanche, ils ont tous été fascinés par les archives des discours d'Hitler, voulant rester en classe pendant la récréation. Mais point trop n'en faut car en français, il est plus intéressant de faire du deal de chichas : "Quel parfum ? Fraise ou framboise ?"

Face à ce genre d'élèves, les professeurs sont entièrement démunis. On essaye de les aider, de les mettre dans une voie professionnelle pour les captiver et leur proposer un avenir hors de la cité mais on ne récolte que de l'irrespect, de l'arrogance et une flemme innommable lorsqu'il s'agit de lever le petit doigt.

En "prépa-pro", on ne fait pas cours, on fait du gardiennage.

l'âne Trotro, idole des 3e

l'âne Trotro, idole des 3e

Les 3e "prépa-pro" d'après le site de l'Onisep :

"La classe de 3e « prépa-pro » cherche à créer, chez des élèves scolairement fragiles, une dynamique nouvelle leur permettant de mieux réussir leur classe de 3e en s'appuyant sur des méthodes pédagogiques différentes, tout en mûrissant un projet de formation par la découverte de métiers.

En plus des enseignements communs (français, mathématiques, langues...) et des enseignements complémentaires (accompagnement personnalisé et enseignements pratiques interdisciplinaires), les élèves suivent donc un enseignement de complément de découverte professionnelle de 6 heures leur permettant de découvrir différents métiers et voies de formation pour construire leur projet de poursuite d'études."

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Une année en REP+ : courts-cuircuits

Publié le par Loumánková

Manger ou être manger. Prédateur ou victime. En septembre, j'ai rapidement compris qu'avec mes élèves de REP+ ça allait être eux ou moi.

Je ne pouvais pas me laisser faire. Il fallait montrer mes crocs. Ne laisser paraître aucune pitié, ne pas détourner le regard mais les fixer droit dans les yeux sans céder ni ciller. Bref, leur montrer qui est le patron.

Pour cela, j'ai dû me fabriquer un personnage. A l'approche du collège, je me transforme. Je change mon maintien, mon pas, mon regard. Je deviens un roc à l'allure inébranlable. Rien ne pourra me déraciner et certainement pas des ados prépubères.

En cours, ma voix n'est pas la même : elle est bien plus grave, bien plus puissante qu'à l'ordinaire. Il faut que je m'impose, que je parvienne à me faire entendre parmi la vingtaine d'élèves qui braillent devant moi.

Mon regard devient perçant, intimidant voire menaçant. Le rythme de ma respiration donne des indications bien précises aux élèves au point qu'une seule inspiration peut en faire taire plus d'un.

Et dans les actes, je ne laisse rien passer. Je suis devenue intransigeante. Plus de pitié, finie la grâce professorale. La plupart l'ont compris et globalement j'arrive à enseigner un minimum dans mes classes.

Mais ce personnage, je ne l'aime pas. Ce personnage, ce n'est pas moi, bien au contraire. Et il n'est pas évident de jouer ce rôle au quotidien. Dans les moments les plus difficiles, j'ai le sentiment de me trahir. Mon esprit est plein de courts-circuits. Etre ou ne pas être. C'est un profond conflit interne qui parfois me submerge. Il m'arrive d'être au bord de la rupture, de ne plus savoir où j'en suis, ni qui je suis. J'ai le sentiment de m'être perdue. Vais-je un jour me retrouver ?

Certains soirs toutes ces contradictions entre mon "moi" et mon "anti-moi" prennent le dessus et me font souffrir. Physiquement. Je pleurs, mon ventre me tiraille, mes tempes martèlent, ma respiration s'emballe. Je paie le prix de ma fausse personnalité. Je paie le prix du prédateur. J'ai envie de hurler, de sortir tout ce mal-être qui me bouffe, ces disputes intestines. J'ai envie de détruire, de casser, de retourner la baraque. J'aimerais partir, courir loin et ne jamais revenir.

Mais le lendemain je me remets sur pied, j'enfile mon costume, si détestable soit-il, et je me remets en selle : surtout ne pas tomber de cheval.

Janus, dieu des commencements et des fins, des choix et des portes

Janus, dieu des commencements et des fins, des choix et des portes

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Une année en REP+ : zizanie

Publié le par Loumánková

J'ai enfin trouvé le terme exact pour définir l'ambiance qui règne dans le collège mais cette fois non pas chez les professeurs ("apoplexie" semble parfaitement adéquat) mais au sein des collégiens. 

C'est la zizanie.

Du grec dzidzanion qui signifie "mauvaise herbe" : désunion, mésintelligence qu'on fait naître dans un groupe. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai cru halluciner en observant nos élèves à l'œuvre.

Premièrement, ils sont la plupart profondément racistes. On pourrait penser qu'un tel méli-mélo culturel ouvrirait leur esprit au respect d'autrui, des traditions, des religions, des ethnies. Mais non.

Déjà, ils ont horreur des Juifs. A les entendre, ces derniers sont la cause de tous leurs problèmes. Puis les Pakistanais sont leur bouc émissaire préféré et les Chinois nous envahissent pour nous tuer. Ensuite, ils ne cessent de faire leur victime devant un professeur à la peau blanche en criant au racisme à la moindre punition. Mais par dessus tout, ils ont horreur des Congolais. Lors d'une de mes heures de cours, une violente bagarre entre trois élèves a éclaté au motif qu'un garçon avait traité sa voisine de "Congolaise".

Ils sont également adeptes des théories du complot. Ils croient absolument tout ce qu'ils lisent sur le net... et ne cessent de me contredire. Mais ils n'ont pas d'argument à me proposer. C'est faux, un point c'est tout. Ils ont le terme de "complot sioniste" à la bouche sans même savoir ce que ça signifie mais l'essentiel c'est de s'opposer au "système" que nous, professeurs, représentons en tant que fonctionnaires. L'Etat, c'est le mal. Fin de la discussion.

Toutefois, ce qui m'inquiète le plus, c'est leur comportement et leur conditionnement qui parfois relèvent même de la psychiatrie. Souvent on en rit en salle des profs pour décompresser mais au fond, c'est bien triste. Voici quelques exemples collectés au cours de la seule journée d'hier :

- Une élève de 3e se roule par terre en plein cours et demande à ce qu'on la frappe.

- Un garçon de 5e se met à lécher le sol pour tester si la tâche bleue est de l'encre ou du bonbon.

- Un autre élève demande à une prof en plein cours si elle a une bouteille vide car il a envie de faire pipi.

- Ce même élève m'apprend qu'il a le menton qui colle encore un peu car le matin même il avait tenté de se raser avec de la cire pour chaussure marron. "A la base c'était brun mais sur ma peau c'est devenu gris."

- Une élève soupire "fais chier celle-là" à mon égard. Un autre me toise et lance : "Tu mens ! Tu mens !" Un troisième me hurle : "Rends-moi ça, vas-y arrête, tais-toi ! Putain !".

- En plein cours un élève se lève et commence à se déshabiller en chantant.

- Ce même élève s'accroche aux patères de la salle de musique et y reste pendant toute l'heure.

- La meilleure élève de la classe me demande très sérieusement combien de jours il y a dans une journée.

- Lorsque je demande la signification de "charogne" apparaissant dans un texte du Moyen Age, la classe entière me répond que c'est le surnom qu'on donne aux filles.

Et puis dans les couloirs ça hurle, ça se tape, ça s'insulte. Il faudrait calculer le nombre de décibels auxquels nous sommes exposés quotidiennement et filmer ce spectacle si désolant que nous offrent ces collégiens en souffrance.

Lorsque je me rappelle que les élèves d'aujourd'hui sont les adultes de demain, je m'interroge et m'inquiète.

Source : site des musées de la région Centre

Source : site des musées de la région Centre

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Jargon abscons

Publié le par Loumánková

Afin de pouvoir décrocher le CAPES, j'ai dû postuler en master MEEF à l'ESPE. Une fois le sésame en poche et le mémoire sur les DYS et TDA/H validé, j'ai été mutée en REP+ dans l'académie de Créteil suite à un sms de la DRH et du SNES.

Là, j'ai demandé à ne pas être PP et j'étais plutôt satisfaite de mon EDT ! La CPE m'a montré le PPMS de l'établissement et m'a avertie des différents PPRE de mes classes. Certains font partie de la MDPH et ont un PAP ou un PAI mis en place. Avec un peu de chance, une AVS est présente. Sinon, je dois me satisfaire d'un AP.

J'ai déjà été soulagée de voir que je n'avais aucun ULIS mais certains de mes élèves relèvent clairement de la SEGPA ! En tout cas, ils finiront certainement en 3e PP. J'ai également appris récemment qu'un UPE2A arrivera dans ma classe. J'espère qu'il ne rejoindra pas le DPS et qu'il parviendra à décrocher son DNB.

Bref, tout ça pour dire : Bienvenue dans l'EN !

"nuage de mots" réalisé avec le logiciel Tagul

"nuage de mots" réalisé avec le logiciel Tagul

Pour ceux qui ont vraiment envie de déchiffrer mon texte :

CAPES : certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré
MEEF : métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation (faisons simple)
ESPE : école supérieure du professorat et de l'enseignement (soyons pompeux)
DYS : regroupe la dyslexie, dysorthographie, dysgraphie, dyscalculie, etc. (oui, y'en a autant)
TDA/H : trouble du déficit de l'attention / hyperactivité
REP+ : réseau d'éducation prioritaire ("+" pour montrer l'urgence de la priorité)
DRH : direction des ressources humaines (la base)

SNES : syndicat national des enseignants du second degré (très gentils mais pas toujours de très bon conseil)
PP : professeur principal (et non "pépé")
EDT : emploi du temps (on est de gros fainéants, on abrège tout !)
CPE : conseiller principal d'éducation
PPMS : plan particulier de mise en sûreté (en gros, quoi faire en cas d'incendie)
PPRE : programme personnalisé de réussite éducative (pour les élèves en situation de handicap)
MDPH : maison départementale des personnes handicapées (idem)
PAP : plan d'accompagnement personnalisé (bla bla)
PAI : projet d'accueil individualisé (bla bla bla)
AVS : auxiliaire de vie scolaire (j'ai longtemps confondu avec AVC)
AP : assistant pédagogique
ULIS : unité localisée pour l'inclusion scolaire (pour les élèves aux troubles psychologiques ou handicapés)
SEGPA : section d'enseignement général et professionnel adapté (pour les plus en difficultés)
PP : prépa professionnelle (pour ceux qui veulent s'orienter en filière professionnelle dès la troisième)
UPE2A : unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (pour les élèves tout juste arrivés en France et qui ne parlent pas un mot de français)
DPS : dispositif de poursuite de scolarisation (prend en charge les élèves exclus définitivement avant qu'ils ne soient envoyés dans un nouvel établissement)
DNB : diplôme national du Brevet (désolée, mais Brevet, c'est trop simple dans notre milieu)
EN : Education nationale (on ne se mélange pas avec n'importe qui, s'il vous plaît)

Publié dans Enseignement

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Une année en Rep+ : apoplexie

Publié le par Loumánková

Après une semaine d'absence suite à une mauvaise grippe, je retourne au collège et découvre un établissement au bord de la rupture.

"On a failli fermer le collège", me glisse à voix basse une collègue. "Une réunion syndicale est prévue cette après-midi juste avant la concertation."

Sachant que les personnels de l'établissement devaient s'inscrire pour y participer, je suis dans l'obligation de faire cours. Mais en retournant en salle des professeurs pour le début de la concertation (réunion d'une heure et demie organisée chaque semaine en établissements difficiles), je constate qu'on est loin du dénouement de l'affaire.  

Le sujet du moment concerne les heures de retenue. Deux clans s'opposent nettement dans la salle : les profs et les surveillants. Ces derniers refusent de prendre des élèves en colle sous prétexte que "ce n'est pas [leur] devoir d'appliquer les sanctions des profs."

Autant dire que cela passe mal. Certaines salles ne peuvent accueillir plus que le nombre d'élèves par classe ou parfois les emplois du temps de coïncident pas pour permettre aux professeurs de coller des élèves dans leur classe.

"Dans ce cas, vous n'avez qu'à rester une heure en plus pour les prendre ! Ou alors vous changez vos échelles de sanctions !"

La colère gronde de plus en plus fort.

Finalement, les profs décident de refuser le thème de la concertation du jour. En lieu et place, nous nous sommes répartis par groupes afin d'établir une liste de doléances à appliquer d'urgence dans l'établissement.

C'est lors de ce conciliabule improvisé que j'apprends pourquoi nous en sommes à un tel point de rupture entre l'administration, la vie scolaire et nous, les profs.

"Le déclencheur a été une jeune collègue qui s'est prise une table par un élève. Ce dernier a uniquement reçu un avertissement."

"On en a ras le bol de voir que les échelles de sanctions de l'administration varient en fonction de l'ancienneté des professeurs. On a des néotitulaires qui se font insulter, démonter les salles, menacer... et l'administration ne met que de simples avertissements ! Et d'un autre côté, un élève qui insulte un camarade dans la classe d'un prof là depuis 15 ans passera en conseil de discipline !"

"J'ai dû faire un sit-in dans le bureau de la Principale pour qu'elle accepte qu'un élève ayant insulté un jeune professeur aille en conseil de discipline. J'ai dû rester plusieurs heures."

"Les élèves ont bien compris comment ça fonctionne et du coup, les jeunes profs se font marcher dessus. Et personne ne vient les aider."

Après trois heures à remettre à plat tout ce qui ne va pas dans l'établissement, les différents groupes apportent une liste à la direction afin qu'elle en prenne bonne note.

Cahier de Doléances de 1789

Cahier de Doléances de 1789

Nous sommes trois semaines plus tard. Visiblement rien n'a changé.

3 conseils de disciplines ont eu lieu cette semaine. 2 élèves ont été exclues pour s'être battues en cour de récréation. 1 autre est maintenu dans l'établissement après avoir insulté violemment deux professeurs, avoir battu un élève et insulté sa mère.

"La cheffe n'a même pas lu les rapports de ce gamin. Seuls les profs ont voté pour son exclusion. Moi ce môme, je ne le prends plus en cours", a hurlé un collègue, hors de lui.

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