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Refuge et consolation

Publié le par Loumánková

C'est après avoir passé un week-end à fondre en larmes à la moindre contrariété que mes proches m'ont incitée à me recentrer sur moi-même, à penser à moi, à me faire du bien et tenter d'oublier mes élèves quand je suis chez moi. En bref, à préserver mon petit nid douillet qui commençait à s'effriter.

C'est ainsi qu'après une journée particulièrement difficile, mes yeux se sont posés sur ma belle guitare en épicéa qui, trônant sur pied dans le bureau, n'attendait que de se faire cajoler. Avec soin je la nettoyai. Avec tendresse je la posai sur mes cuisses. Avec passion mes doigts touchèrent les cordes. Leurs vibrations si douces et apaisantes se propagèrent alors dans mon corps et je sentis peu à peu mon ventre se dénouer. Le monde de la musique s'ouvrait à nouveau à moi et je m'y promenais avec délectation.

"Les trois muses" de Eustache Le Sueur (1652-1655)

"Les trois muses" de Eustache Le Sueur (1652-1655)

Mais c'est aussi grâce à ma mère que j'ai réussi à ressaisir la confiance que j'avais en moi et à calmer mon stress et mon énervement. J'étais dans un tel état de tensions, seulement 3 semaines après la rentrée, qu'il ne m'a pas été facile d'accepter la main qu'elle me tendait.

Cette main s'appelle musicothérapie. Elle m'avait déjà été d'un grand secours deux ans auparavant. Elle sera désormais mon refuge.

Avec une bande sonore montée sur mesure avec tout l'amour maternel nécessaire, je me suis finalement laissée aller à la relaxation. Je me suis sentie m'enfoncer dans le matelas, m'enraciner dans le sol. J'ai senti mon esprit partir, mon corps s'engourdir. Il n'y avait plus que moi, dans ma bulle. Une bulle de bonheur et d'apaisement. Je n'étais plus allongée dans la chambre mais j'étais en train de courir sur l'herbe fraîche et verte du printemps, à rejoindre un ruisseau de montagne et à admirer le soleil se couchant à l'horizon...

Petit à petit la musique me ramena au temps présent. Les murs de la chambre reprenaient forme et mon esprit réintégrait mon corps. A l'aide de respirations profondes et de mouvements amples et lents, je naissais à nouveau.

Je me sentais prête à affronter mes élèves.

“La musique donne une âme à nos coeurs et des ailes à la pensée.”

Platon

Publié dans Musique

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Une année en REP+ : intégration

Publié le par Loumánková

- "M'dame ! Pourquoi y'a des écoles privées qui existent ?

- Souvent ce sont des écoles de différentes confessions : catholiques, protestantes, juives ou musulmanes. En France, l'école publique est laïque, elle n'a pas de religion. Les parents qui veulent que leur enfant soit dans une école avec des cours de religion les inscrivent dans des écoles privées. Ou tout simplement, certaines écoles privées ont une meilleure réputation que l'école publique.

- Mais ici on a aussi des cours de religion en histoire !

- Ah non, je ne vous enseigne pas la religion. Je vous enseigne l'histoire du fait religieux, c'est-à-dire comment telle ou telle religion est apparue, s'est diffusée et a influencé la société. Quel pouvoir elle a pu avoir, quelle domination elle a exercée. Quand on fera les débuts de l'islam cette année, je ne vais pas vous apprendre ce que dit le Coran et comment être un bon musulman. Quand on étudiera le christianisme au Moyen Age, on ne lira pas la Bible, je ne vous apprendrai pas à prier, ni à vous confesser. Je vous apprendrai quelle a été la place de l'Eglise dans la société du Moyen Age. Et on verra qu'elle avait une influence considérable.

- Ouais mais pourquoi y'a plus d'écoles catholiques que d'écoles musulmanes en France ? C'est pas juste ! Il devrait y'en avoir autant !

- C'est vrai ça M'dame ! Et si Marine Le Pen passe au pouvoir, est-ce qu'on va devoir retourner dans nos pays ?

- Moi j'ai peur ! J'veux pas retourner au bled !

- En plus depuis les attentats, nous les musulmans, on nous regarde tous mal dans la rue. On porte la barbe et paf ! on est terroriste ! On porte le voile et paf ! on soutient daesh !

- Nous on n'a rien à voir avec les terroristes ! Ils nous font aussi peur à nous !

- Oui m'dame, moi j'ai peur ! Depuis les attentats, j'ai peur. J'ai peur qu'un jour y'ait un mec qui tape à ma porte et débarque avec sa kalachnikov pour tuer tout le monde. J'ai peur qu'un mec il vienne là, et fasse exploser une bombe.

- Et pourquoi tout le monde en France en veut aux Arabes ? C'est pas parce qu'on est Arabe qu'on est terroriste !

- Et pourquoi les femmes de ménage se sont toujours des musulmanes ? Pourquoi les boulots de merde c'est toujours pour des musulmans ?

- Pourquoi on n'est pas partis faire la guerre en Syrie ! Faut y aller, faut aller battre daesh ! Nous on en a marre de voir Marine Le Pen qui nous accuse alors qu'on n'a rien fait !"

J'ai passé l'heure à les écouter, à les laisser parler, à tenter de leur répondre. Mais parfois, que dire à ces jeunes qui se sentent si mal intégrer dans un pays qui devrait être le leur ?

Photographie de Robert Doisneau

Photographie de Robert Doisneau

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Une année en REP+ : discrimination

Publié le par Loumánková

- "M'dame ! C'est quoi la discrimination ?

- Est-ce que quelqu'un sait et pourrait lui expliquer ?

- Par exemple c'est quand une femme fait le même travail qu'un homme mais gagne moins que lui.

- Ouais mais ça, c'est normal !

- Ah bon, tu trouves ?

- Ben ouais, et de toute façon, les femmes devraient même pas travailler !

- Ouais, les femmes c'est fait pour faire le ménage et faire à manger. Elles doivent rester à la maison, un point c'est tout. C'est les hommes qui rapportent la tune.

- N'importe quoi ! Sans nous, tu serais même pas là !

- Pffff, les femmes, elles servent à rien d't'façon !

- Ah ouais ? Et grâce à qui t'es né ?

- C'est nous les hommes qui faisons tout ! Vous, vous nous portez juste dans votre ventre pendant 9 mois mais tout le boulot, c'est pour les hommes ! 

- Ouais, c'est grâce à nous que vous tombez enceintes !

- Mais ta gueule ! C'est n'importe quoi !"

- Toi ta gueule ! Et couvre tes épaules ! Elles n'ont pas à être dénudées là !

- Oh ! Maintenant on se calme et on retourne à la leçon du jour ! Yani et Marvin, vous viendrez me voir à la fin de l'heure."

Photographique de Robert Doisneau

Photographique de Robert Doisneau

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Une année en REP+ : 55 minutes

Publié le par Loumánková

La cloche vient de sonner. Dans la cour, des pions à l'allure martiale s'empressent de ranger les élèves par classe.

Lorsque j'arrive à l'emplacement de la 5e4, une bagarre éclate. La haine aux yeux, deux élèves tentent de s'étrangler. Le temps de les séparer, j'en aperçois deux autres qui commencent à s'insulter et à se rouer de coups. "Sale fils de pute, va crever ! " "Toi, t'es mort ! t'es mort !" Avec l'aide d'un collègue, on parvient à les séparer. Nous pouvons enfin rejoindre la salle de classe. 

Avant de leur faire franchir le seuil de la porte, j'impose un minimum de calme dans le couloir. Je sens que l'heure ne sera pas de tout repos.

Une fois debout devant leur table respective, j'exige le silence avant de leur souhaiter le traditionnel "bonjour". Mais ce n'est pas chose facile, ici, en REP+. Aujourd'hui, il me faudra 10 bonnes minutes pour avoir le calme pendant quelques petites secondes. 10 minutes pour que les élèves se rendent compte qu'ils ne sont plus en récréation, 10 minutes pour cesser de gesticuler, râler, bavarder.

"Bien, bonjour à tous, vous pouvez vous asseoir". Ripement de chaises au sol. "Sortez vos cahiers, trousses et carnets sur la table !"

Le temps de faire l'appel et le brouhaha reprend.

"Mamoudou, t'as fait ta punition ?" "Oui M'dame ! Je peux la déchirer maintenant ?"

"Mohamed, toi aussi, ta punition ?" "Moiiii ? Hé M'dame, j'avais pas punition moi !" "Si, si, pour les boulettes de papier" "Quoi ? Moi j'ai jamais fait ça ! N'importe quoi ! "

20 minutes se sont maintenant écoulées depuis la sonnerie. "Ok, on va reprendre le cours là où on s'était arrêtés. Qui peut rappeler ce qu'on a vu la dernière fois ?" Visiblement, personne ne semble volontaire pour participer ne serait-ce un minimum à mon cours. Je leur fais rapidement le résumé, entrecoupé de "silence Wassim" et de "tais-toi Johanna", avant de les mettre à la rédaction du titre du jour. 

"Pendant que vous écrivez, je veux le silence total. Total, n'est-ce pas Tasnim !" Un rapide coup d'œil à ma montre m'indique qu'on arrive à la demi-heure de cours.

"Je vous distribue un texte avec des questions. On va lire le tout ensemble pour que tout le monde ait bien compris. Chaïna, pourquoi ton cahier est encore fermé ? Tu attends quoi ?"

Photographie de Robert Doisneau

Photographie de Robert Doisneau

On n'imagine pas le temps nécessaire pour écrire 2 lignes de titre... Une fois la classe prête à se concentrer sur le texte, je demande un volontaire pour la lecture. Mansour lève la main et commence à déchiffrer difficilement la présentation de l'Oasis de Tozeur en Tunisie. Les bavardages reprennent de plus belle. "Oh ! On se tait maintenant et on l'écoute !" "M'dame, pourquoi on fait la Tunisie et pas l'Algérie ? L'Algérie c'est mieux !"

A ce moment-là, un élève tombe de sa chaise à force de gesticuler. "Bien fait pour toi, pauv' con !" lui lance une élève. Rouge de rage, il se relève et se met à hurler : "Je veux que tu meures ! Que tu meures ! Personne ne t'aime ! Regarde, personne ne t'aime dans cette putain d'classe !"

Encore cinq minutes perdues, le temps de convaincre l'élève de s'asseoir, lui expliquer que je ferai un rapport, le voir fondre en larmes.

"Comme vous êtes incapables de vous taire, vous allez bosser seuls comme des grands sur le texte jusqu'à la sonnerie. Et dans le calme !"

Je circule dans les rangs, tentant de les mettre au travail. "M'dame, il est même pas français votre texte, j'comprends rien !"

Enfin, la cloche sonne. Enfin la libération. "Au revoir et bonne journée ! On se voit demain !" En face, pas un mot à mon égard mais un troupeau d'élèves qui se précipitent vers la sortie en hurlant.

La classe suivante se range déjà devant la salle. Je reste quelques secondes à mon bureau, le temps de respirer, de maîtriser ma colère, ma fatigue, ma tristesse. Et c'est reparti pour un tour !

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Une année en REP+ : pour la première fois

Publié le par Loumánková

Une semaine est passée. Une semaine avec 135 ado prépubères et mal dans leur peau. Cette semaine a été celle des premières fois.

Pour la première fois, j'ai dû courir toute la journée entre mes six salles différentes, sans trouver le temps de m'assoir rien qu'une petite minute. Chaque soir, je suis rentrée chez moi courbaturée telle une athlète qui termine son marathon, épuisée au point de ne plus pouvoir parler.

Pour la première fois, j'ai rencontré des collègues peu compréhensifs qui, plutôt que de m'aider dans mes navigations quotidiennes à travers l'établissement, ont préféré critiquer ma présence dans leur salle bien à eux. Parfois, j'ai même eu l'impression d'être une enseignante de seconde zone : "Madame, pourquoi on change tout le temps de salle avec vous ?" "Normalement, les salles d'histoire c'est en bas, pourquoi on est dans la salle d'anglais de Mme Untel ?". Courant chez le gardien pour demander des photocopies pour le lendemain (car en salle des profs, nous sommes limités à 20 copies à la fois), je me fais aimablement recevoir : "Impossible de vous les faire pour demain !

Et pour la première fois, je me suis retrouvée à ne pas apprécier mes classes. J'ai découvert face à moi des élèves qui n'avaient pas envie d'être là si ce n'est pour faire leur loi, des élèves que rien n'intéresse, des élèves au niveau plus bas que tout ce que j'aurais pu imaginer. Et tant d'agressivité ! dans leur manière de marcher, de parler, de me regarder. Mais ce qui m'a fait le plus de peine pendant cette première semaine, c'est de voir parmi eux, certaines perles qui ne demandent qu'à sortir de ce milieu hostile. Certains réussiront. Mais à quel prix !

Stress, appréhension, soulagement, colère, détente, découragement... Nous sommes vendredi et mon énergie a été définitivement noyée par un torrent d'émotions.

Photographie de Robert Doisneau

Photographie de Robert Doisneau

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