Une année en REP+ : Panser son âme

Publié le par Loumánková

Je ne m'attendais pas, pour ma première année dans l'enseignement, à être confrontée à tant d'épreuves. J'ai souvent l'impression de travailler dans l'humanitaire plus que dans un collège. Je fais face à une misère sociale sans nom, à une violence que je ne pouvais imaginer ainsi qu'à des agressions quotidiennes de toutes sortes.

Je n'y étais pas préparée : l'Education nationale m'a jetée dans une mer en pleine tempête alors que je savais à peine nager.

Ainsi chacune de ces épreuves est une claque qui gifle mon âme. Un petit bout de bonheur qui se décolle de mon cœur. Un poids supplémentaire au fardeau de l'enseignement que je porte sur mes épaules. En regardant mon visage, j'ai le portrait de Dorian Gray qui me revient de temps à autre à l'esprit. La Rep+ décrépit-elle mon être ? Suis-je encore la même personne qu'à la rentrée ? Vais-je réussir à me sauvegarder, à rester intègre avec moi-même ?

En apprenant le viol de l'une de mes élèves de sixième la semaine dernière, je me suis sentie abattue. A l'intérieur de moi, je bouillonnais de rage et je pleurais d'injustice pour cette petite fille. Mais il m'était alors impossible d'extérioriser des sentiments si puissants que je n'avais encore jamais appréhendés à un tel degré. J'en étais tout raide, toute crispée. Crier ou pleurer ? Comment mettre des mots sur une telle horreur ? Comment exprimer ce que je ressentais ? Ma poitrine et mon ventre en sont devenus entièrement bloqués. J'avais mal à mon âme et mon corps m'envoyait des signaux d'alerte.

Alors que faire ? Comment panser mon âme meurtrie ?

Le bouclier que je me suis construit est fait d'art, de littérature et de musique. Le beau. Il me fallait du beau face à toute cette misère. De la douceur face à cette violence innommable. J'ai finalement réussi à exprimer ma tristesse en écoutant le Requiem de Mozart, à me détendre en sentant les cordes de ma guitare vibrer jusqu'au plus profond de mon ventre, à m'apaiser en découvrant des oeuvres de Botticelli et de Michel Ange à Florence. Le soir, j'abreuve mon esprit de vers d'Apollinaire, d'Eluard ou de Rimbaud. Je l'emplis de beau et je le vide de ces mauvaises pensées qui me hantent.

Ce bouclier est fragile. Chaque épreuve tente de me l'arracher et l'abime. Mais il agit telle d'une bouée de sauvetage dans ces eaux déchaînées, qui, si elle ne m'empêche pas de boire la tasse, parvient à me maintenir à flots. Car je ne peux me permettre de sombrer : j'ai 135 élèves à qui faire cours et pour lesquels je tente d'être un phare dans leur obscurité.

La naissance de Vénus, de Botticelli

La naissance de Vénus, de Botticelli

Le bonheur en partant m'a dit qu'il reviendrait.

Jacques Prévert

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