Une année en REP+ : courts-cuircuits

Publié le par Loumánková

Manger ou être manger. Prédateur ou victime. En septembre, j'ai rapidement compris qu'avec mes élèves de REP+ ça allait être eux ou moi.

Je ne pouvais pas me laisser faire. Il fallait montrer mes crocs. Ne laisser paraître aucune pitié, ne pas détourner le regard mais les fixer droit dans les yeux sans céder ni ciller. Bref, leur montrer qui est le patron.

Pour cela, j'ai dû me fabriquer un personnage. A l'approche du collège, je me transforme. Je change mon maintien, mon pas, mon regard. Je deviens un roc à l'allure inébranlable. Rien ne pourra me déraciner et certainement pas des ados prépubères.

En cours, ma voix n'est pas la même : elle est bien plus grave, bien plus puissante qu'à l'ordinaire. Il faut que je m'impose, que je parvienne à me faire entendre parmi la vingtaine d'élèves qui braillent devant moi.

Mon regard devient perçant, intimidant voire menaçant. Le rythme de ma respiration donne des indications bien précises aux élèves au point qu'une seule inspiration peut en faire taire plus d'un.

Et dans les actes, je ne laisse rien passer. Je suis devenue intransigeante. Plus de pitié, finie la grâce professorale. La plupart l'ont compris et globalement j'arrive à enseigner un minimum dans mes classes.

Mais ce personnage, je ne l'aime pas. Ce personnage, ce n'est pas moi, bien au contraire. Et il n'est pas évident de jouer ce rôle au quotidien. Dans les moments les plus difficiles, j'ai le sentiment de me trahir. Mon esprit est plein de courts-circuits. Etre ou ne pas être. C'est un profond conflit interne qui parfois me submerge. Il m'arrive d'être au bord de la rupture, de ne plus savoir où j'en suis, ni qui je suis. J'ai le sentiment de m'être perdue. Vais-je un jour me retrouver ?

Certains soirs toutes ces contradictions entre mon "moi" et mon "anti-moi" prennent le dessus et me font souffrir. Physiquement. Je pleurs, mon ventre me tiraille, mes tempes martèlent, ma respiration s'emballe. Je paie le prix de ma fausse personnalité. Je paie le prix du prédateur. J'ai envie de hurler, de sortir tout ce mal-être qui me bouffe, ces disputes intestines. J'ai envie de détruire, de casser, de retourner la baraque. J'aimerais partir, courir loin et ne jamais revenir.

Mais le lendemain je me remets sur pied, j'enfile mon costume, si détestable soit-il, et je me remets en selle : surtout ne pas tomber de cheval.

Janus, dieu des commencements et des fins, des choix et des portes

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