Une année en REP+ : on a mal dans nos cœurs

Publié le par Loumánková

Cette semaine, nous avions deux commissions éducatives en classe de cinquième auxquelles les professeurs étaient conviés.

Celle d'hier m'a particulièrement marquée. Elle concernait un élève devenu totalement ingérable. A chaque heure de cours, il chante, danse, se lève, s'accroche aux patères ou décide sans raison de quitter la salle. Il parle sans arrêt, commente tout ce qui se passe mais au-delà de ça, il est capable de frapper un camarade sans prévenir et de parler méchamment aux professeurs.

Nous avons attendu une demi-heure avant que le garçon, grand, fin et l'air paumé accompagné de sa mère en tenue traditionnelle et savates aux pieds, arrivent pour la commission. On me prévient : les parents ne parlent presque pas français, ne savent ni lire ni écrire et ont 13 enfants à la maison.

Le premier quart-d'heure de cette réunion me semble interminable. La mère ne s'arrête pas de parler malgré nos tentatives d'interruption pour lui expliquer la situation de son fils. Je ne comprends quasiment pas ses paroles et je dois faire un effort intense de concentration pour réussir à suivre un minimum le sujet du monologue.

Finalement l'adjoint réussit à lui exposer les faits :

- "Je vais parler lentement pour que vous me compreniez bien.

- Oui, merci Monsieur.

- Alors voilà, nous sommes ici ce soir car nous ne savons plus comment gérer votre fils, Madame. Il a déjà été exclu d'un autre établissement et depuis qu'il est ici, regardez la pile de rapports disciplinaires ! Et il n'est qu'en cinquième ! C'est lui qui a le plus gros dossier !

- Je ressens la honte moi ! Mais lui, mon fils il a pas honte. Il vient ici pour faire le bordel alors qu'à la maison il est sage. Je ne comprends pas.

- Nous non plus, nous ne le comprenons pas. Il va falloir faire quelque chose car il n'est pas adapté au collège. Il est incapable de suivre un cours."

A ce moment-là, le père nous rejoint. L'adjoint reprend :

- "Nous disions à votre femme qu'une solution doit être trouvée pour votre fils. Nous avons pensé à un institut spécialisé pour les enfants qui ont des problèmes de comportements. Ils ne sont que 4 par classe. Est-ce que vous seriez d'accord ?

- Vous savez, nous avons mal dans nos cœurs. J'ai la tête grosse comme ça tellement j'ai honte... Je ne sais pas quoi faire de lui... On va finir par le renvoyer en Afrique. Il ne se rend pas compte de sa chance.

Nous, nous sommes partis à pied de notre village. Au Mali. Nous avons traversé le désert. Nous sommes passés par l'Algérie, le Maroc. Et puis nous avons pris un petit bateau pour traverser la Méditerranée. Ça a coûté très cher et on a risqué nos vies ! Les bateaux, celui avant nous et celui après nous, ont coulé. On aurait pu couler aussi. Et puis on a réussi. J'avais un oncle en France qui s'est occupé de nos papiers et pour moi c'est le paradis ici.

Lui il a la chance d'aller à l'école française et il ne se rend pas compte ! Il est au paradis ici ! Et je me lève tous les jours à 4 heures du matin et je rentre tous les jours à 20 heures pour rapporter de quoi manger et pouvoir acheter tout ce qu'ils veulent. Ils ont la télévision, portables et même une PS4 qui m'a couté 360 euros ! Et lui ! Il vient en classe pour faire le bordel ! Nous avons mal dans nos cœurs. Alors si vous avez une solution pour qu'il réussisse, nous on est d'accord. Je veux que mon fils il arrive à faire des études pour pas faire comme moi !

Et s'il fait toujours le bordel, on va le renvoyer en Afrique. Là-bas y'a pas d'école dans le village. Il faudra travailler dur tous les jours !

- Bien, alors je vais m'occuper des papiers pour faire la demande auprès de l'institut et je vais vous aider à les remplir.

- Merci beaucoup Monsieur. Merci à tous les professeurs et excusez-nous pour notre fils."

Cimetière de barques utilisées par les immigrants clandestins. REUTERS/Tony Gentile

Cimetière de barques utilisées par les immigrants clandestins. REUTERS/Tony Gentile

Les commissions éducatives sont des réunions composées du chef d'établissement ou de l'adjoint, d'un CPE, du professeur principal et de quelques collègues ainsi que de l'élève perturbateur et de ses parents.

L'objectif est de tirer la sonnette d'alarme quant au comportement de l'enfant au collège et dans le meilleur des cas d'éviter le conseil de discipline. Elle est la plupart du temps suivie d'une sanction telle que l'exclusion d'une semaine afin de faire respirer la classe et de montrer la gravité de la situation à l'élève concerné.

La solution envisagée pour cet élève est l'ITEP, l'Institut Thérapeutique Educatif & Pédagogique : « Les instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques accueillent les enfants, adolescents ou jeunes adultes qui présentent des difficultés psychologiques dont l'expression, notamment l'intensité des troubles du comportement, perturbe gravement la socialisation et l'accès aux apprentissages.»

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