Profession : fonctionnaire-glandeur

Publié le par Loumánková

Lorsque mon époux et moi-même avions réussi le concours pour devenir professeur d'histoire-géographie, notre entourage nous a bien entendu félicités. La plupart avaient bien conscience de l'année particulièrement éprouvante que nous venions d'achever et du fait que faire partie tous les deux des 10% d'admis du premier coup était un bel exploit.

140e sur 5000 candidats, 14,5/20 de moyenne : j'étais agréablement surprise en découvrant mes résultats. Je préfère le préciser car nous sommes loin des soi-disant "5/20 de moyenne suffisants pour réussir le concours" et qui de fait nous rendraient illégitimes pour enseigner. C'est une légende pourtant si courante ! En histoire, il faut généralement 9,5/20. Certes ça paraît peu. Mais nous sommes loin des notations de type lycée. En passant le concours, j'ai redécouvert les notations d'Hypokhâgne et Khâgne, pas celles de la Terminale ni même de Licence.

Bref, je m'égare. Cet été en question marqua ainsi notre entrée dans la fonction publique. Nous devenions fonctionnaires de catégorie A. Notre entourage était également là pour nous le rappeler.

"Ca y est, vous allez pouvoir dormir pour les 50 prochaines années !"

"Vous c'est tranquille, vous avez choisi la voie de la glande."

"Fonctionnaire-stagiaire à la rentrée ? Tu sers vraiment à rien en fait !"

"Et maintenant, à vous les vacances en permanence !"

Voilà le genre de petites phrases, par-ci, par-là, pas méchantes mais pesantes à la longue et bien représentatives de la considération actuelle des professeurs en France, que nous entendions régulièrement.

Mais notre entourage a fini par comprendre qu'être prof et donc fonctionnaire, ce n'est pas la glande. Loin de là.

"Ces profs gauchistes militants sont en réalité notre principal problème, avant même la sous culture du ghetto et l'islamisme."  Fifi333

"Ces profs gauchistes militants sont en réalité notre principal problème, avant même la sous culture du ghetto et l'islamisme." Fifi333

Ces derniers temps, taper sur les fonctionnaires est redevenu à la mode. Après tout, les candidats à l'élection présidentielle entretiennent le mythe en déclarant vouloir supprimer des centaines de milliers de postes. Comme le soulignait une collègue : "Je trouve ça si méprisant de penser que des policiers, infirmières, profs, attachés territoriaux... sont donc apparemment inutiles..."

Sur les réseaux sociaux, critiquer les profs est un sport courant. Il est vrai qu'on ne glande rien, qu'on est toujours en vacances, qu'on est tout le temps en grève, qu'on ne connaît même pas notre matière tellement on est mal recrutés, qu'on ne sait même pas écrire français et qu'en plus ! les profs d'histoire ne font pas aimer la France aux élèves ! Quel scandale !

Je rappelle donc ici que notre rôle n'est pas de faire aimer la France aux élèves en leur enseignant une histoire nationale glorifiant les grands hommes mais de leur présenter des faits historiques vérifiés à partir de sources fiables et dans la plus grande neutralité possible en essayant d'éveiller chez eux une étincelle d'esprit critique.

Une fois encore, je m'égare.

Alors oui, le métier de prof connaît de nombreux avantages (et comme dans toutes les professions, certains en abusent). C'est aussi pour cela que j'ai fait un master et passé un concours national difficile.

"Ah ah burnout chez les fonctionnaires je me marre.... Vous ne savez même pas ce que travailler veut dire."

Sylvie Riotsarcey

Mais non, nous ne travaillons pas 18 heures par semaine. Non. Car les cours se préparent et les copies se corrigent. Nos samedis sont en général consacrés à la correction de copies et les dimanches à la conception des cours.

Pendant nos heures d'enseignement, nous n'avons pas le temps de nous prendre un p'tit café, d'appeler une amie, de clavarder sur facebook, de faire un petit break ou que sais-je encore. 1 heure de cours c'est une heure d'investissement non-stop (voir Une année en REP+ : 55 minutes). C'est 1 heure en ayant sous notre responsabilité 25 à 30 gamins à qui nous devons transmettre des savoirs et des compétences. Ce sont les enfants de tous ceux qui nous critiquent si facilement que nous éduquons et que nous instruisons.

Et quand nous finissons une journée de six heures de cours, nous sommes épuisés et vidés car nous avons investi toute notre énergie dans ces élèves. Et la journée n'est pas encore terminée. Nous devons appeler des parents, remplir des fiches d'incident et le cahier de texte, parler au CPE, faire encore quelques photocopies et changer certaines choses dans la leçon qui ne convenaient pas.

Alors non, définitivement non, nous ne sommes pas des glandeurs qui ne servent à rien. Et à ceux qui veulent à tout prix notre peau : j'espère que vous n'aurez pas le culot de venir vous plaindre quand votre cher petit se retrouvera dans une classe à 40 et qu'il n'arrivera pas à voir correctement au tableau.

A bon entendeur.

Publié dans Enseignement

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