L'histoire au cœur des passions

Publié le par Loumánková

Lorsque mes élèves me demandent "à quoi ça sert de n'étudier que des morts", j'ai envie de leur répondre qu'il suffit de voir la place de l'histoire dans les débats politiques pour comprendre que cette matière a son importance et sert à quelque chose.

Mais justement à quoi sert-elle ? Et surtout à qui sert-elle ?

Avec la réforme du collège, les programmes de chaque discipline ont été remaniés mais c'est bien le programme d'histoire qui a fait le plus parler de lui. Dans les journaux, à la télévision - au 20 heures comme dans des émissions spécialisées -, à la radio, sur les réseaux sociaux : tout le monde s'en est donné à cœur joie pour donner sa version des faits. 

Certains trouvaient qu'il était temps de changer les aberrations de ce programme qui enseignait l'histoire de l'Afrique médiévale alors que "personne n'en a rien à faire". D'autres étaient scandalisés de voir qu'on allait soi-disant préférer l'histoire de l'Islam aux Lumières : "ces profs servent l'histoire de daesh !"

Bref, parler d'histoire soulève des passions. Pourquoi ? Parce qu'elle nous renseigne sur qui l'on est, d'où l'on vient. Elle peut nous rendre fier comme elle peut révéler chez nous un sentiment de honte. L'histoire touche à notre identité.

Et l'identité est justement un point particulièrement sensible par les temps qui courent. Ainsi, les hommes et femmes politiques, en particulier ceux qui ne cessent de mettre en avant le renforcement de "l'identité nationale", désirent utiliser l'histoire afin de servir la France et l'identité française. Elle serait pour eux un moyen de forger les petites têtes de vos enfants dans un moule bien défini, bien cadré : un moule qui nous rendrait tous fiers de la belle histoire de notre beau pays tant aimé et chéri.

Après cela, vos enfants biberonnés à la sauce nationale deviendront de fervents défenseurs de leur pays. Ils seront fiers d'être Français. Mais à quel prix ?

"Le tour de France par deux enfants", manuel publié en 1877

"Le tour de France par deux enfants", manuel publié en 1877

Ces responsables politiques souhaitent restaurer un roman national. Ils souhaitent instrumentaliser l'histoire comme nous le faisions sous la IIIe République lorsqu'il s'agissait de révéler à chacun l'identité commune française. Ils souhaitent enlever toute source d'interrogations. Leur histoire doit être une histoire sans faille. Un roc sur lequel s'appuyer et sur lequel appuyer leur idéologie.

Place à Clovis, Jeanne d'Arc, Louis XIV et Bonaparte ! Faisons fi de tout ce qui dérange, de tout ce qui pourrait faire douter un tant soit peu de la grandeur de la France !

Mais le problème c'est que l'histoire, ce n'est pas ça. L'histoire ne sert pas aux hommes politiques, elle n'a pas à être déformée, à être politiquement correcte. L'histoire ne sert pas à nous faire aimer notre pays et à en être fier.

L'histoire est une science. Elle se fonde sur des faits, sur des sources. Et oui, elle est source d'interrogations. Il ne peut pas y avoir UN récit historique. L'histoire est multiple, complexe. L'historien tâtonne, se remet en question, réfléchit, explore. Il ne transforme pas le passé en fonction de ses convictions.

Enfin, se limiter à l'histoire de France alors que nous vivons à une époque mondialisée et connectée relève du non-sens. Dans mes classes, presque aucun enfant n'est né en France. Nous sommes une nation multiculturelle, qu'on le veuille ou non et ce serait se priver d'une grande richesse que de se limiter à l'histoire de France.

Notre rôle en tant que professeur d'histoire est de former des citoyens. On se doit d'être objectif et on doit éveiller et développer leur sens critique plutôt que de le brider. Peut-être que cela fait peur à ces personnalités politiques. Peut-être préfèrent-ils forger de bons petits soldats. Peut-être qu'il est plus facile de faire l'autruche en se disant que tout le monde adhérera à ce récit national. Peut-être qu'ils refusent de voir la poudrière qu'ils cultivent dans les établissements comme le mien. 

Alors jusqu'où irons-nous?

Publié dans Enseignement

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